Coups de coeur
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« Un tout petit rien » de Camille Anseaume

Les mères adorent raconter en détail le moment où elles ont découvert qu’elles allaient l’être. En général, ça se passe aux toilettes. La femme tente de viser le bâtonnet. L’homme attend à la porte, impatient et anxieux. De peur d’être déçue du résultat, elle lui tend l’objet sacré et humide, dont il s’empare à pleine main. On en déduit déjà qu’il est très amoureux. Les quelques secondes qui suivent sont les plus longues de leurs deux vies réunies. Puis, d’une voix tremblante, il annonce le verdict.

Pour moi, ça s’est passé presque pareil. Et quand il a mis fin au silence, c’était pour dire : « On le garde pas. »

(…)

On n’a ni projets ni même le projet d’en avoir. Le plus gros engagement qu’on ait pris ensemble, c’était de se dire qu’on s’appellerait en fin de semaine. C’était quand même un mardi. On s’aime surtout à l’horizontale, et dans le noir, c’est le seul moment où on n’a plus peur de se faire peur, où on ose mélanger nos souffles sans redouter que l’autre se dise que ça va peut-être un peu vite. C’est beaucoup plus que sexuel, c’est beaucoup moins qu’amoureux. C’est nos culs entre deux chaises, c’est suffisant pour faire semblant de faire des bébés, pas pour en avoir.

Voilà comment commence le roman de Camille Anseaume. En quelques mots vous êtes happés et vous ne pouvez pas le refermer avant d’être arriver à la dernière page. Alors hier soir je me suis endormie très très tard parce qu’il fallait que j’aille au bout. Page après page, j’ai dévoré avec émotion les mots de Camille Anseaume.

Tout commence avec ce test de grossesse. Un « tout petit rien » pousse dans son ventre. Elle ne l’attendait pas. Lui non plus. Et comme ils ne sont pas « vraiment » un couple, lui n’hésite pas une seconde. Le couperet tombe… immédiat et sans appel. Cet enfant ne peut pas exister. Elle a bien essayé de plaisanter pour qu’au moins ils en parlent. Mais il est parti. Pas d’autre choix possible.

Mais pour Camille les choses ne sont pas si simples. Peut-on décider comme ça, sans se poser aucune question, d’interrompre une grossesse ? Même si elle n’était pas désirée. Pendant la première moitié de son roman, Camille Anseaume nous fait partager les questionnements de son héroïne et sa confrontation à son entourage. Les copines bienveillantes, la mère qui a des comptes à régler avec son propre passé, le père qui ne veut pas trop contrarier sa femme et s’inquiète pour sa fille, la grand-mère qui se révèle tellement compréhensive (j’avoue avoir versé quelques larmes en lisant « ???? »). Nous suivons avec délectation ses atermoiements car tout est dit avec beaucoup de talent. Il y a de l’émotion, de l’angoisse et aussi beaucoup d’humour dans ses mots.

Puis la décision est prise. Tant pis pour tous ceux qui ne sont pas d’accord, elle sera mère. Célibataire ? OK. Tant pis. Enfin non pas tant pis. Parce qu’elle culpabilise de ne pas donner de père à cet enfant à venir. Mais elle se dit aussi qu’elle va lui donner tellement d’amour. Elle nous annonce sa décision en quelques phrases : « En quelques mots tu existes. « J’ai décidé de garder ce bébé. » Tu as été conçu sur une feuille A4, blanche, 80 g/m2, avec un Bic quatre couleurs, en position assise, par un mardi ensoleillé à 15 h 22. » A partir de ce moment elle nous emmène dans son corps de femme qui va avoir un bébé et dans la tête d’une jeune femme de 25 ans qui va « faire un bébé toute seule ».

J’ai adoré l’écriture de Camille Anseaume. Des phrases courtes. Des chapitres d’une page maximum. Le rythme est donné dès la première page. Le ton aussi. Pendant 2 heures j’ai ri et pleuré. Oui j’avoue mes larmes ont coulé parce que ce livre est tout plein d’émotions. On la comprend tellement cette fille qui pourrait être nous face à ce choix si difficile. On ne « tire pas un trait » comme ça sur l’idée d’un enfant. Il y a d’abord les questions que ça soulève (forcément) sur le « couple » qu’on forme (ou pas d’ailleurs) avec l’éventuel papa. Et sur son envie d’être mère alors que là, juste maintenant, on ne se posait pas du tout cette question. Et puis l’avenir qu’on va offrir à cet être en devenir. Parce qu’avoir un enfant ça n’est pas comme aller acheter un jouet. Même les jours où tu rêverais d’être célibataire sans enfant (là je parle d’expérience) et bien tu ne peux pas le ramener au magasin (ou le revendre sur Le Bon Coin… non non ça n’est vraiment pas possible…).

C’est tout ça que nous raconte Camille. Avec des mots simples. Incisifs. Sans concession. Mais l’humour n’est jamais loin. Comme pour dédramatiser et donner de la légèreté à ce qui est (quand même) la plus belle chose qu’on puisse vivre. Sentir ce petit être qui grandit dans son ventre, le sentir bouger, l’imaginer, l’espérer. Tout cet amour qui est là avant même sa naissance. J’ai eu la chance (je suis parfaitement consciente de ça) de vivre ça à deux reprises. Et à chaque fois ça a été magique. Bon là je m’égare et je parle trop de moi. Mais ce livre m’a beaucoup touchée et réveillé des tas de souvenirs. Toutes les femmes qui, un jour, ont vécu cette situation se retrouveront dans ses mots et ses hésitations… Mais il s’adresse à toutes (et même à tous, enfin principalement quand même ceux qui s’intéressent à ce qui peut se passer dans notre tête…) car c’est un premier roman vraiment très réussi.

Avant de vous laisser avec pour seul conseil « lisez ce livre », je ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques passages. C’est succulent…

« Ce jour-là le grincement n’a pas chanté, je crois même qu’il pleurait. Alors j’ai voulu faire comme lui et je me suis assise par terre. Il n’y a rien qui est sorti, pas une larme pas un bruit, juste l’impression de suffoquer. Et cette sensation qui n’allait pas me quitter, celle de n’avoir jamais été aussi vide alors même que je n’avais jamais été aussi pleine. J’étais pleine d’un vide au milieu duquel nageait l’infiniment petit. »

«J aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur coeur se balancer. J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer. J’aime les gens qui trem-blent que parfois ils ne semblent capables de juger. J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté. » Anne Sylvestre. Moi aussi, avant toi, j’aimais les gens qui doutaient.

« Je suis devenue une contorsionniste des sentiments. Hier, aucune des deux situations ne me convenait. À force d’efforts simultanés dans les deux sens, tout me va. Faites comme vous voudrez. »

« Hier j’étais enceinte. Aujourd’hui j’attends un bébé. Avant toi je croyais que tout ça voulait dire la même chose. »

« Je viens de tomber dans une autre vie, de basculer de l’autre côté, d’endosser une autre identité. Car maintenant quoi qu’il arrive, y compris le pire, j’aurai été maman, au moins pour une journée. »

« Je suis en train de fumer une cigarette à la fenêtre — c’est que j’ai une réputation de mère célibataire à tenir, moi – quand j’entends que j’ai reçu un mail. C’est lui. J’aurais presque envie de dire que c’est fou, justement je pensais à lui, mais ce serait complètement con parce que je pense tout le temps à lui. »

« D’ailleurs j’ai l’impression que tu me vois, merde si j’avais su je me serais faite belle, j’ai tellement de choses à te dire mais le docteur est toujours là, alors je concentre très fort pour faire passer les émotions, imagine descendre jusqu’à toi, tu décroches le cordon pour entendre ma voix. »

« Je te promets de t’offrir à la pelle des clichés rassurants, dans lesquels tu pourras te réfugier comme dans des draps propres, des souvenirs qui nous font tenir aussi droits que quand on est bordé très serré, qu’on ne peut plus bouger, et qu’on ne s’est malgré tout jamais senti aussi libre, puisqu’on n’a plus peur de rien. »

Et pour finir un peu (beaucoup) d’humour…

« Pour éviter de me retrouver avec soixante-douze peluches lapins et pas de quoi t’habiller, on m’a conseillé d’ouvrir une liste de naissance. Je me demande de quoi une mère célibataire a besoin. Je meurs d’envie d’y inscrire :

  • Un godemiché quatre vitesses
  • Du Lexomil
  • Un abonnement pour un site de rencontres
  • Un bon pour dix séances de psy
  • Des boules Quies
  • Un pack de bière
  • De la drogue
  • Une corde

« Top 4 des cadeaux de naissance qu’il est très malvenu d’offrir à une mère qui a failli se faire avorter :

  • Des aiguilles à tricoter
  • Un cintre
  • Un aspirateur
  • Un congélateur

Final en musique (selon nos petites habitudes) avec le tout nouveau single de Fink (Oh joie ! Oh allégresse !) Maintenant je trépigne en attendant l’album et le concert !

Cette entrée a été publiée dans : Coups de coeur

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Je suis une passionnée d'art urbain, de musique, d'évasion au cinéma ou dans les livres. J'aime me perdre dans les villes pour les mettre en images. Et surtout, j'adore partager toutes ces passions avec vous !

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